| afjv.com | ||
| Agence Française pour le Jeu Vidéo | ||
mardi, 26 décembre 2006
L'Empire du Pixel Levant : Sommaire Le Japon et le brassage culturel : une vielle histoire
L’influence artistique Chinoise Avant même le Moyen Age, il existait un genre pictural où s'associaient codes graphiques et codes textuels. Les paysans Japonais portaient sur eux des carnets de voyages qu'ils gardaient toute leur vie et qui étaient essentiellement composés de dessins. L’art japonais a subi ensuite les influences bouddhistes des chinois et les œuvres illustraient surtout des superstitions et des connaissances liées à l'astrologie. Les origines du « Manga » ont une trace graphique et spirituelle dans trois outils picturaux issus de trois époques différentes :
L’influence chinoise au Japon est aussi marquée par l’adoption du système d’écriture chinois, c’est-à-dire l’idéogramme. Même si le Japon a adopté ce système d'écriture chinois, la langue n'a en rien été influencée. L'idéogramme représentant un cheval, par exemple, est commun aux deux peuples, mais ils le désignent par une expression verbale tout à fait différente.
L’influence de l’écriture Chinoise Tout comme un cinquième de la population mondiale, le Japon utilise une écriture idéographique et non alphabétique. Le nombre exact d'idéogrammes (ou ganji) varie, il en existerait entre trente et quarante mille. Sur les 1850 ganji de base (importé directement de Chine), le ministère de l'éducation impose aux élèves sortant de l'école primaire la connaissance parfaite de 881 d'entre eux. Comme tout ce que le Japon a importé ou subit, il a ressenti le besoin d'améliorer l'écriture pour l'adapter au mieux à sa culture. Le Chinois ne possède ni conjugaison, ni genre, ni pluriel et se base sur le contexte et sur diverses combinaisons pour indiquer la fonction du mot dans la phrase. Les Japonais établirent donc un alphabet auxiliaire comportant toute une série de prépositions et de suffixes, qui vinrent s’ajouter sur les idéogrammes originaux. En plus de son propre vocabulaire, le Japon importa des mots venant de l'Allemand, de l'Anglais, du Français et d’autres nations encore. Il préfère les transcrire phonétiquement plutôt que de les traduire à l'aide d'idéogrammes, il créa donc un troisième alphabet, le « katakana ». Par exemple, le mot « arubaito » vient de l'allemand "arbeit" (travail) et désigne le travail d’un étudiant. Historiquement, on pense que le but premier d’utiliser cette forme de dessins, même stylisé était de l'ordre magico-religieux comme l’est le Sumo. En effet, lorsqu'un lutteur se présente à l'intérieur du cercle, du ring, il frappe dans ses mains pour attirer sur la salle l'attention des dieux. Puis il les ouvre pour montrer qu'elles sont vides et que le combat sera loyal. Ensuite il lève une jambe, puis l'autre, frappant le sol du pied pour écraser les mauvais esprits dans la poussière. Le combat peut alors commencer. Pour les Japonais, comme pour les Chinois, le dessin est un mode d'appréhension des réalités et de leur essence tout aussi efficace que le verbe. Le Japon est fasciné par l'image : un mot écrit peut se substituer à toute représentation de la personne, de l'idée ou de la chose qu'il désigne. La seule apparition d’un idéogramme sur un écran peut faire réagir les Japonais de différentes façons.
L’intervention Américaine et ouverture commerciale du Japon En 1853, le président des Etats-Unis, Filmore, envoya au Japon une flotte de navires de guerre et demanda, aux autorités du vieux pays du Soleil Levant d'ouvrir ses ports de commerce international. Sous cette menace, le shogunat Tokugawa fut obligé de signer des traités de commerce avec la plupart des puissances occidentales. L'isolement dans lequel le Japon s'était enfermé pendant plus de deux siècles fut lentement aboli. Après la chute du dernier shogun, Tokugawa, en 1868, le pouvoir impérial fut restauré et l'empereur Mitsuhito baptisa du nom de Meiji la nouvelle ère du Japon (1868-1912). Admirateur de l'Occident, l’empereur accéléra le processus de modernisation de son pays dans les années 1870. La ville de Tokyo changea très rapidement. Des bâtiments de style européen furent construits ainsi que des ponts de fer, des voies ferrées et des lignes téléphoniques. Les journaux et les magazines occidentaux pénétrèrent enfin et rapidement le monde de l'édition nippon. Les tabous sautent : le rire et l’humour peuvent à présent occuper une place prépondérante dans la représentation artistique, sans censure. À cette même époque, des personnalités Japonaises ont effectué de nombreux voyages en Europe et aux Etats-Unis pour comprendre et éventuellement s'inspirer de certains aspects politiques, économiques et sociaux des pays occidentaux pour préparer le Japon à la modernité. Ainsi le code civil japonais avait été rédigé par le juriste Boissonade sur le modèle du code Napoléonien et décrété en 1890. Touchant les questions sociales fondamentales, heurtant d'autres tendances juridiques, il suscita une levée de boucliers. Un nouveau code, plus proche du code allemand fut alors rédigé en 1896 et resta en vigueur jusqu’à la deuxième guerre mondiale. Autre exemple de ce mélange "occidental", l'uniforme strict à col dur, aux boutons dorés que portent encore à l'heure actuelle les collégiens du Japon est une réplique exacte de l'uniforme des étudiants du collège Stanislas à Paris en 1890. L'armée non plus n'y a pas échappé, la marine britannique a servie de modèle pour les uniformes des matelots, tandis que les fantassins japonais portaient des uniformes analogues à ceux de l'armée de terre prussienne. Sans oublier le sport qui, lui aussi, a été assimilé, comme le base-ball, pratiqué dans tout l'archipel, est considéré comme un sport national après la seconde guerre mondiale.
L’arrivée de la « Nouvelle vague » d’estampes L’arrivée de la photographie concurrença profondément la xylographie traditionnelle. Les perturbations et les changements de cette période exercèrent une influence déterminante sur les arts graphiques Japonais. Le principe de l’instantané comblait l’obsession ancestrale de fixer sur un support une parcelle d’un « monde éphémère et mouvant. » Le mouvement de "la nouvelle vague" s'affirma tout d'abord dans les œuvres de quatre grands paysagistes de l'époque Meiji (1868-1912), dont les œuvres témoignent d'une certaine fascination pour l'Occident. Le plus ancien d'entre eux et le plus productif, Kobayashi Kiyochika (1847-1915), semble qu'il n'ait jamais suivi d'apprentissage classique auprès d'un maître établi (ce qui était le cas avant), mais il reçut des conseils d'un aquarelliste anglais, Charles Wirgman. Contrairement aux habitudes de l'époque, il travaillait en plein air, sur le motif, et esquissait ses paysages sur de petits carnets de croquis. La période de 1890 à 1915 est une époque de transition, qui marque le passage entre les graveurs traditionnels de l’Ukiyohe et les maîtres de "l'estampe nouvelle". Ses représentants les plus importants sont Kaburagi Kiyokata, Kajita Hanko et Takeuchi Keishû. Tous les trois réalisèrent des illustrations de livres, en particulier des kuchi-e (préfaces de romans). À partir de ce moment, les estampes japonaises se caractérisent par leur dépouillement qui se marque dans le choix des couleurs pures, posées en aplats, dans le refus du modelé et du clair-obscur, dans l’audace du découpage et dans les abrégés audacieux de la perspective. Si les artistes nippons de l’estampe ont réussi à s'exprimer le plus complètement possible avec le minimum de moyens, c'est que, par-delà l'amour des belles matières et le respect des bons outils, ils ont su regarder le monde d'un œil neuf, communier avec la nature et la transposer dans leurs "images d'un monde qui passe" grâce au brassage des cultures qu’il a subi et à rechercher. L ’ « art » pictural des « Mangas » et des jeux vidéo Japonais est déjà né ! Les corps et les visages sont allongés et les nez pointus (cette nouveauté est devenue depuis la principale caractéristique de la plupart des personnages de « Manga »).
La fin de la deuxième guerre mondiale Lors de la capitulation de l’empire du Soleil levant durant la seconde guerre mondiale, septembre 1945, un « Nouveau Japon » venait de naître. Tout d’abord, un Japon « allergique atomique » et l’on comprend aisément pourquoi, et une animosité profonde des militaires. Les Japonais étaient enfin délivrés d’un long cauchemar du fascisme militaire, malgré toute la légende ancienne des samouraïs et du bushido. Ensuite, dans ce pays privé de toute liberté et habitué à l'obéissance, ce pays où tout le monde était également ruiné et misérable aurait pu tomber tout naturellement dans la révolution et par conséquent dans le communisme. Il n'en fut rien. L'occupation américaine a mobilisé d'emblée le tempérament Japonais à tout ce qui pousse à l'ordre accepté, au travail constructeur, au conservatisme. On retrouve tout au long de l’histoire du « Nouveau Japon » l’influence de l’occupation Américaine :
La littérature Japonaise contemporaine a, elle aussi, était très influencée par la littérature Américaine. Haruki Murakami, que le monde littéraire considère comme un futur prix Nobel de Littérature, est l’un des écrivains les plus lus au Japon. Il est né à Kobe en 1949, une ville portuaire imprégnée d'influences occidentales. Pour échapper au conformisme de la société Japonaise, il rêve d'Amérique, et devient le traducteur de Fitzgerald et Carver. Haruki Murakami s'inspire de Raymond Chandler (il reprend le scénario de « The Long Goodbye » dans son livre « La Chasse au mouton sauvage » en 1982 Éditions du Seuil), de Scott Fitzgerald (le livre « La Fin des temps » en 1985 Éditions du Seuil, 1992, rappelle quelque peu « Gatsby le magnifique ») et surtout Raymond Carver, dont il est le traducteur officiel. Mais il ne faut pas croire qu’Haruki Murakami n’a fait que puiser dans la culture Américaine, lui-même a influencé cette dernière (le fameux brassage des cultures), il flirte aussi avec la littérature fantastique. Son roman le plus « chimérique », « La fin des temps » relève de la Science Fiction cyberpunk ; dans un futur improbable, deux superpuissances de l'informatique se partagent le monde. Pour protéger ses recherches, la première met au point un réseau de surveillance à la « Big Brother » et un nouveau mode de cryptage de donnée, comme dans « Johnny Mnemonic » mais avec un peu d'avance sur William Gibson, ce procédé d'encryptologie transforme le cerveau en boîte noire ! Il a enseigné la littérature japonaise à Princeton, mais, en 1995, après le tremblement de Kobe, sa ville natale, il rentre au Japon et publie « Après le tremblement de terre ». Cette catastrophe, comme un retentissement des séismes intérieurs de chacun, est le lien qui unit les personnages de tous âges, de toutes conditions de ce livre comportant six histoires. Il n'y a aucun développement sur cette catastrophe qui n'est évoquée que de façon allusive mais récurrente, comme dans nombre de « Mangas ». Les séismes dont il est question sont d'ordre psychologique, tout comme nombre de « Mangas ». Ils déboucheront peut-être sur un bouleversement personnel, sur la réorientation d'une existence sur des bases nouvelles, plus sereines, une prise de conscience de la nécessité de vivre dans l'instant présent qui caractérise le « Nouveau Japon ». Haruki Murakami est l’un des grands représentants de la culture du « Nouveau Japon ». Dans la presse nipponne d’aujourd’hui, l’influence américaine se fait sentir à travers la jeunesse Japonaise. Dans le magazine « Girlpop » édité par Sony par exemple, l’influence américaine s’y trouve dans le nom de ce magazine mais aussi à l’intérieur de celui-ci, les titres des rubriques sont écrits en Anglais et en Japonais ! Même dans un magazine plus « branché », plus rock et hard rock, comme « Fool’s Mate » on y retrouve le mélange linguistique Japonais Anglais pour annoncer les grands événements comme les grands concerts, la sortie d’un nouvel album, etc. Il est intéressant de noter que dans tous les magazines Japonais, on y trouve des dessins de style « Manga », comme si le « Manga » faisait partie intégrante de la vie et de la culture du « Nouveau Japon ». Avant l'ouverture du Japon au monde occidental, la vision de l'autre était surtout celle des pays asiatiques voisins. L'arrivée des Occidentaux a créé un sentiment d'exotisme dans l'esprit des Japonais. Pour les Japonais, l'autre vient vraiment de loin, ce n'est pas un danger mais un « extra-terrestre ». De cette confrontation et de ce brassage culturel sont nés les personnages des « Mangas » aux caractéristiques occidentales. Ces caractéristiques servent à incarner le rêve à travers une représentation d'un ailleurs qui est obsessionnel chez les Japonais. Pourtant il ne faut pas croire que les Japonais n’ont aucun ressentiment envers les Américains, les Japonais les respectent, certains les admirent, mais très peu les adorent. Ils n’ont pas oublié l'humiliation subit durant la dernière guerre et ils n’oublient pas, la prolifération atomique, les exigences économiques et politiques américaines ce qui fait que les Japonais entretiennent une relative rancune envers l'Amérique. Par contre, les Européens jouissent dans l'Archipel d'une très large popularité et plus particulièrement la France et l'Italie (les deux pays les plus visités par les Japonais). Si les Japonais se rendent régulièrement à Hawaï, c’est que cette destination est la moins onéreuse, par contre un séjour à Paris ou à Rome constitue l’apogée de l'exotisme pour les Japonais. Après cette brève histoire du brassage culturel qu’à subit ou recherché le Japon, intéressons-nous au jeu, le sujet de ce livre.
|
||||
| [Jean-Yves Kerbrat] - Cette rubrique hebdomadaire est extraite du manuscrit écrit par Jean-Yves Kerbrat : "L'Empire du Pixel Levant" - Les éditeurs potentiellement intéressés par la publication de cet ouvrage peuvent contacter Jean-Yves Kerbrat directement par email |
|
|||