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mardi, 26 décembre 2006

L’Empire du Pixel Levant

Manga et "Japanimation" (part I)

Une rubrique de Jean-Yves Kerbrat

 

L'Empire du Pixel Levant : Sommaire


Manga et "Japanimation"

 

Il est important de noter que si nous ne voyons que des « Mangas » violents à la télévision c’est que dans le monde de l'audiovisuel occidental, chacun préfère se résoudre à l'idée que la violence est bien plus aguicheuse que les beaux sentiments.

Le Japon a su utiliser les mangas comme exutoire d'une violence tellement décriée. La violence de certains « Mangas » n'a pas pour rôle d'exciter le spectateur, elle est l'expression d'une réalité humaine que le Japon préfère assumer sans en faire une cause morale. Le « Manga » tel qu'il est perçu en Europe, constitue au Japon, un garde-fou du passage à l'acte.

Garde-fou qui fonctionne très bien vu le taux de criminalité du Japon, le plus bas au monde (1,4 meurtre pour 100 000 habitants contre 10,8 aux Etats-Unis) ; et surtout garde-fou contrôlé avec précaution par des règles audiovisuelles qui ne diffusent ces films pour jeunes adultes qu'à deux heures du matin, alors qu'ils sont accessibles en France en plein après-midi.

Au fond, ce qui nous choque, nous Occidentaux, ce n'est pas tant la représentation de la violence ou de la souffrance car on la trouve également dans de nombreuses publications européennes, mais c'est le fait que l'on en parle aussi librement dans des récits qui s'adressent à un jeune public. Les « Mangas » ne sont pas aussi aseptisés et manichéens que la plupart des productions occidentales : dans les cartoons américains, deux personnages se battent toute la journée sans qu'aucun des deux n’en souffrent réellement ; « Jerry » lance une enclume sur la tête de « Tom » qui en ressort avec une bosse, mais sans plus. Dans un « Manga », lorsqu'on se prend un coup, on le sent, comme dans la vraie vie. Le bien et le mal ne sont pas autant caricaturés que dans les dessins animés occidentaux. Dans les « Mangas », on trouve y bien sûr des gentils et des méchants, mais les auteurs de « Mangas » font preuve d'un peu plus de psychologie : les méchants peuvent parfois changer de camp, devenir des alliés utiles, se repentir ou être pardonné tandis que le héros peut aussi faire preuve de ses plus vilains défauts. Dans les « Mangas », les personnages se remettent en question, font des choix, naissent, aiment, ont une famille, meurent … Comme dans la vie, la vraie !

On commence à voir certains changements dans des productions françaises comme « Cédric » ou « Titeuf » ou les héros vivent au quotidien avec leurs lots de joies et de malheurs.

Parler seulement de violence de certains « Mangas », c’est oublier les « Mangas » très féminins, poétiques, qui eurent un énorme succès en France et ailleurs comme Candy (en 1978) adaptée du « Manga » de Kyôko Mzuki ; l’histoire d’une jeune orpheline à qui il arrivait beaucoup d’aventures auxquelles elle faisait face avec du courage et un peu d’espièglerie. Ou encore Heidi, une série inspirée non pas d’un « Manga » mais d’un roman. Il est intéressant de connaître une anecdote relative à Heidi ; c’est à cette époque que le terme « Character Designer » est apparu. C’est Isao Takahata, réalisateur du magnifique « Tombeau des Lucioles », associé de Miyasaki, qui a inventé ce terme pour qualifier le travail qu’avait effectué Yoichi Kotabe pour la création du personnage de la jeune Heidi à partir de détails tirés du roman original. Ce terme existe encore pour désigner les illustrateurs du monde entier qui créent des personnages de jeux vidéos. C’est oublier aussi les nombreuses co-productions franco-japonaises durant les années 80 et les succès qu'elles ont suscité (Ulysse 31 et les mystérieuses cités d'or de Jean Chalopin, Il était une fois... l'homme puis l'espace d'Albert Barillé).

À travers l’histoire des mangas, je vous propose une ouverture à la société japonaise, au-delà de ces images et des rejets qu'elle suscite parfois, pour découvrir l'univers de l'animation japonaise tel qu'il est, une véritable source de connaissance, de richesses, de diversité et de poésie naissant d’un brassage culturel.

Comme vous allez le découvrir, la fonction des « Mangas » n’est pas simplement un exutoire d’une violence mais aussi un exutoire sociale qui permet à chacun de rêver d’un autre monde, d’un autre Soi et, c’est se rêve qui fait les grandes histoires et les grands jeux.

Qu’est-ce qu’un « Manga » et la « Japanimation » ?

Brève histoire des « Mangas »

C’est en 1814 que l’on entend pour la première fois le terme « Manga » (Hokusaï manga) signé Katsuhika Hokusaï, célèbre notamment pour ses trente-six vues du mont Fuji. Le style du « Manga » d’aujourd’hui est donc fortement imprégné du Japon d’hier.

Mais il faut attendre1955 pour voir apparaître des Kashibon manga (30.000 librairies spécialisées).

C’est avec l’arrivée de l’écrivain illustrateur Osamu Tesuka, après la Seconde Guerre mondiale lors de la naissance du « Nouveau Japon », que les « Mangas » vont se développer.

 

Vous avez dit Manga ?

Au Japon, toute image dessinée est un « Manga » et peut s'adresser aux hommes et aux femmes aussi bien qu'à leurs parents ou à leurs enfants. Les mangas ne se résument donc pas à des combats sauvages et futuristes réservés à la gente masculine comme nous le percevons généralement. Il existe des « Mangas » pour toute la population Japonaise, des enfants qui apprennent à lire aux personnes âgées.

Le terme « Manga » signifie littéralement « image dérisoire ». Le sens concret de cette image est d'aller droit au but afin d’être compris par tout le monde. Cela place donc les « Mangas » au premier rang de l'imagerie populaire, comme les cartoons et les comics aux Etats-Unis.

Les « Anime » sont la transcription des « Mangas » sur support audiovisuel (séries télés, les OAV littéralement Original Animation Vidéo qui sont des Anime qui sortent directement en vidéo et les films.).

Au début, les principaux lecteurs des « Mangas » étaient ceux qui sont nés durant le « baby boom » de 1946 à 1949. À mesure que les lecteurs avançaient en âge, de nombreux types de « Mangas » virent le jour. Après les années 60, leur lectorat s’était propagé des jeunes aux personnes âgées. Les « Mangas » couvrent donc toute la population. Cela démontre bien que la véritable « naissance des Mangas » provient du « Nouveau Japon » (brassage des cultures Américaines et Japonaises).

Dans un monde fasciné par l'image, les Japonais estiment que les « Mangas » ont autant à leur apprendre de la vie que le cinéma ou le roman. En accordant une attention particulière au plus infime détail de la vie quotidienne, les « Mangas » peuvent ainsi les aider à mieux vivre une existence très codifiée et mieux appréhender les contraintes d'une société moderne résolument tournée vers l'avenir. Toutefois les « Mangas » ne remplacent pas les livres, car, par ailleurs les Japonais lisent beaucoup. Au Japon, 83 % des gens achètent au moins un quotidien par jour et 52 % d'entre eux se procurent un hebdomadaire par semaine.

 

Les principaux genres, styles de « Mangas »

« Shonen » qui veulent dire « garçon ». Ce sont des comédies d’action et aventures destinées aux jeunes hommes. C’est le genre le plus familier et le plus traduit. On y retrouve aussi bien des histoires de Samouraïs violentes que des aventures sportives ou la vie de grands cuisiniers.

« Shojo » : « Manga » pour des lectrices. L’action n’est pas primordiale, l’émotion est mise en avant.

« Science-fiction » : en dépit du respect que le Japon a envers ses coutumes et ses légendes anciennes, il produit de formidables histoires de science-fiction.

« Bishonen » : ils traitent d’histoires d’amour entre jeunes hommes souvent très beaux. D’ailleurs bishonen signifie « hommes magnifiques ». Ces « Mangas » sont très appréciés des jeunes Japonaises. On peut noter que c’est un phénomène uniquement Japonais !

« Horreur surnaturel » : Le japon a des légendes de démons vieilles de plusieurs milliers d’années. Les créateurs de mangas ont perfectionné ce genre en combinant héros et démons surnaturels avec la science du XXe siècle de telle manière que les 2 paraissent plausibles !

Et enfin, la pornographie. L'érotisme et la sexualité existent au Japon depuis le moyen âge. Au XVIIIe siècle, les estampes d'Hokusa montraient de nombreuses scènes érotiques, voire pornographiques. Après la seconde guerre mondiale, le gouvernement a proposé certaines mesures morales pour combattre la prostitution, qui avait fait son apparition avec les troupes américaines basées au Japon (toute société apporte avec elle ses dérives, des déviances). Les Japonais ignorent le tabou judéo-chrétien du péché de chair, mais la morale confucéenne (venue de Chine) a introduit un sentiment de honte et d'impureté sur le sexe et la prostitution est reléguée au plus bas des valeurs morales. Mais ce contrôle social exercé par le confucianisme sur les Japonais risque fort de disparaître avec l’information sexuelle diffusée par les médias et notamment par les « Mangas ».

Dans les « Shojo », l'érotisme est montré de manière « kawai » (mignon) : les scènes sexuelles sont plus suggérées que montrées, on y voit des yeux baignés de larmes, des guirlandes de fleurs, des petits cœurs...

Dans les « Mangas » pour les jeunes adolescents, les personnages apparaissent nus dans toutes sortes de situations et les corps sont généralement privés de sexe.

La position japonaise sur les organes génitaux peut paraître paradoxale. Si les scènes sexuelles peuvent paraître obscènes, il est interdit de montrer les organes sexuels en action et les poils pubiens, les Japonais ne les considèrent pas très érotiques. Mais les mangakas ont appris à contourner les censures en substituant la suggestion à la représentation directe (des monstres agitant leurs tentacules suggestives, par exemple). Certaines métaphores sont plus spécifiques à la culture Japonaise et sont difficilement compréhensibles pour un Occidental, comme le saignement du nez qui signifie une excitation sexuelle.

Il existe aussi des « Mangas » beaucoup plus pornographiques, des « dınjinshis », des « Mangas » produits par des amateurs donc, non censurés. La plupart des lecteurs de ces mangas pornographiques sont des hommes d'affaires, qui, pour fui, leurs soucis quotidiens, s'installent dans un des nombreux « Comics cafés » le temps d'une lecture. Les lecteurs n'ont pas l'air spécialement excité d'un point de vue sexuel, l'ambiance y est même plutôt studieuse.

De plus, comme pour la violence, les dessins et les histoires sont le plus irréels possibles pour éviter le passage à l'acte et exclure le désir d'imitation.

Autant de thèmes que de lecteurs : rien d'étonnant dès lors qu'on retrouve le « Manga » partout et qu'il fasse partie du quotidien des Japonais, de leur culture.

Le « Manga » se présente comme un produit bon marché, ainsi la plupart des Japonais peuvent les acheter. Les publications sont imprimées sur du papier recyclé et sont destinées à être jetées après lecture dans des poubelles spécialement conçues à cet effet, ou à être abandonnées sur les banquettes des trains en attendant d’autres lecteurs.

Pourquoi ?

Sinon, elles auraient vite fait d'envahir les minuscules appartements nippons, n’oublions pas qu’au Japon, 80 % de la population vit sur 20 % du territoire nippon.

Chaque histoire fait à peu près une vingtaine de pages et l’on trouve entre 20 et 50 récits dans un « Manga ». La longueur des chapitres est conçue de manière à permettre au lecteur d'en terminer un entre deux stations de métro, lieu de prédilection pour lire. En moyenne, vingt minutes suffisent à un Japonais pour lire 320 pages, soit une moyenne de quatre secondes par page. Comment est-ce possible ? La réponse : simplicité de la structure narrative de l’histoire et l'aptitude développée par les jeunes générations Japonaises à lire vite.

On trouve également au Japon des « Comics cafés » strictement réservés aux lecteurs de bandes dessinées. Ces cafés permettent aux Japonais d'assouvir leurs deux grandes passions à la fois : la nourriture à base de poissons et le « Manga ». Au Japon, qui est le plus grand consommateur de poissons au monde, la nourriture prend une place primordiale et presque religieuse.

Une des forces des « Mangas » réside dans le fait que les séries sont soumises à l’approbation des lecteurs, des coupons-réponses détachables sont insérés dans chaque publication et invitent les lecteurs à se prononcer sur les séries en cours de publication (bien sûr, en promesse de cadeaux). Les histoires les plus populaires pourront ainsi se perpétuer durant près de dix mille pages.

L’autre grande force du « Manga » est de proposer des séries (chaque épisode fonctionne selon le même schéma) et des feuilletons, c'est-à-dire un récit qui se poursuit d'épisode en épisode. Une série permet difficilement aux héros d'évoluer ; elle n'offre pas de grandes surprises puisque les rebondissements suivent une trame prédéterminée, elle n'introduit que très rarement de nouveaux personnages, hormis ceux qui servent ponctuellement les besoins d'une intrigue. Alors que le feuilleton, lui, offre d'incalculables possibilités. Par exemple, les aventures de Sangoku, le héros du célèbre « Dragon Ball », se sont poursuivies pendant près de 1100 pages ! Toute une vie y a été illustrée, lors du premier volume, Sangoku avait douze ans et 66 ans au bout du numéro 42, le dernier volume !

 

Quelques dates clés des « Mangas »

  • En 1957, une nouvelle forme de BD d'aventures réalistes : le « gekiga » arrive sur le marché (manga pour adultes).
  • En 1970, certains Japonais pensent qu’il y a trop de sexes, trop de violence dans les « mangas », des commissions de protection de la jeunesse intentent des procès contre les mangas.
  • En 1975, « Goldorak » envahit les télévisions du monde entier.
  • En 1982, « Akira », de Katsuhiro Otomo fut le premier grand succès « Manga ».
  • En1997, « Princesse Mononoke » de Hayao Miyasaki devient le plus grand succès du cinéma au Japon.
  • En1999, « Pokémon » fut numéro 1 au Box office du cinéma américain.
  • En 2002, « Le voyage de Chihiro » de Hayao Miyazaki, remporte l’Ours d’or de Berlin, il est le premier film d’animation à avoir eut cet honneur.

 

Quelles sont les différences entre les « Mangas » et les « Comics » ?

Le terme « Manga » désigne la bande dessinée Japonaise. On associe fréquemment les « Mangas » aux « Comics » américains (Superman, Batman, Spiderman et autres Xmen). Certes, ils sont tous les deux publiés par des grosses maisons d’édition spécialisées dans ce genre (Marvel pour les « Comics » par exemple). Cependant, il existe d’importantes différences.

La production Japonaise est plus importante, beaucoup plus diversifiée, les « Mangas » touchent donc beaucoup plus de monde que celui des « Comics ».

Les « Comics » s’adressent aux enfants et aux adolescents alors que les « Mangas » s’adressent à tous.

Le mode de parution est différent. Les Comics sont édités sous leurs propres noms (par exemple « Spiderman ») tous les mois ou tous les 2 mois. Les Mangas, eux, sont publiés dans un journal ou dans un magazine qui peut être mensuel, bimensuel, ou journalier. De plus, plusieurs titres de « Mangas » sont rassemblés dans un seul magazine. On peut ainsi trouver plusieurs « Mangas » différents dans un même magazine. Lorsqu’un titre comporte suffisamment d’épisodes, il est compilé dans un livre avec une qualité de papier optimale dans un format plus petit que les fans peuvent ainsi garder et collectionner.

Il n’est pas rare que les auteurs de « Comics » vendent le nom de la bande dessinée qu’ils ont créé, ainsi l’équipe de scénaristes et de dessinateurs peut changer régulièrement, les aventures de « Batman » et « Spiderman », par exemple, continuent encore alors que les premières éditions datent des années 40 !

Au Japon il ne tient qu’au mangaka et au public de continuer ou d’arrêter un « Manga » ; son œuvre ne sera pas perpétuée par un autre. De plus, très souvent le Manga est créé et dessiné par la même personne, le mangaka, scénariste et dessinateur.

Les « Mangas » sont très souvent publiés en noir et blanc (car édités dans des journaux ou magazines destinés à être jetés) et se permettent beaucoup de libertés quant à la « grammaire » de la bande dessinée.

Enfin, les « Mangas » ne sont pas, ou très peu, victimes de censures. On ne peut pas imaginer voir sortir aux USA des « Comics » parlants d’une catastrophe naturelle ayant fait des victimes, alors qu’au Japon se serait le cas, les mangakas cherchent leurs inspirations dans des faits divers quotidiens.

En termes de quantité, les « Mangas », la bande dessinée Japonaise se place au premier rang mondial. Le chiffre d'affaires de la bande dessinée est en pleine croissance ; en 1993 il était de 5,6 milliards de dollars, trois ans après il s'élevait à 9 milliards de dollars (l’équivalent du PNB de l'Islande) et ces chiffres n'incluent pas les millions de « dınjinshis », des « Mangas » produits par des amateurs, vendus lors de grands rassemblements dans des halls d'exposition ! Malheureusement, en Occident, nous n’en avons qu’une vision limitée et réductrice à travers les dessins animés diffusés sur les petits écrans alors que les « Mangas » sont un véritable phénomène culturel autant que les « Comics » aux USA ou la bande dessinée « traditionnelle » franco-belge.

 

Pourquoi les personnages de Mangas ressemblent-ils à des personnages Occidentaux ?

On pense souvent que les personnages de « Mangas » ont des caractéristiques occidentales pour favoriser leurs exportations, il n’en est rien !

Le manga tel qu'on le connaît aujourd’hui est l’œuvre de Tezuka Osamu, qui est considéré au Japon comme le dieu du « Manga », on le considère d’ailleurs comme le Disney japonais. Étant enfant, Osamu-san est fasciné par les bandes dessinées et l'animation de Walt Disney.

En 1951, il révolutionne la BD pour enfant en créant Testsuwan Atomu (mieux connu sous le nom d'Astro boy) en introduisant des histoires aux allures de story-board : éclatement des cases, action dynamique d’une case à l’autre, succession de traits pour donner des effets de vitesse etc. Certaines de ces caractéristiques venaient des Comics (bandes dessinées américaines). Tezuka est si fasciné et admiratif devant les premiers Disney, que ses personnages sont dotés de grands yeux (Blanche Neige et les sept nains avaient de très grands yeux). Tous les personnages de « Mangas » ont de grands yeux, il suffit pour être convaincu de regarder les yeux de « Yu-Gi-Oh » ou de « Chihiro ».

Dans la plupart des « Mangas », la recherche de l'équilibre est une quête permanente : entre l'ancien et le moderne, le rêve et la réalité.

Si l’on regarde de près un héros de « Manga », ses yeux ne sont pas bridés et ressemblent à des êtres occidentaux (pour la plupart). Cette représentation Occidentale s'explique par un contexte historique et social. Avant l'ouverture du Japon au monde, la vision de l'autre était surtout celle des pays asiatiques voisins. L'arrivée des Occidentaux a créé un sentiment d'exotisme dans l'esprit des Japonais.

Pour les Japonais, l'autre vient vraiment de loin, ce n'est pas un danger mais un extra-terrestre.

De cette confrontation, de ce brassage culturel sont nés les personnages des « Mangas ».

La rencontre avec l’Occidental est pour le Japonais une aventure intellectuelle passionnante qui le sort pour un temps du cadre rigide de sa routine journalière.

L’Occidental a un pouvoir d'attraction, de séduction envers les Japonais. Il suffit pour s’en convaincre de lister les célébrités utilisées par la publicité nippone comme Alain Delon, Madonna ou Arnold Schwarzeneger. Il existe deux termes pour nommer un étranger : le gaikokujin et le gaijin. Le gaikokujin désigne simplement une personne d'une autre nation, tandis que le mot gaijin comporte une nuance émotionnelle de distance et désigne les Occidentaux, d'origine européenne et américaine. Le gaijin a un pouvoir d'attraction, de séduction envers les Japonais.

Mais, par ses choix, le mangaka ("mangaka" est l'auteur de mangas, scénariste ou animateur) ne tente pas de séduire l'Occident comme on le croit volontiers. Car le succès commercial du « Manga » ne dépend pas du marché extérieur (en1995, deux milliards d'exemplaires ont été vendus ; ce qui représente 15 volumes par an et par habitant. Actuellement, les ventes engendrent un marché de six milliards de dollars par an, exclusivement pour le territoire japonais). Si leurs yeux sont ronds comme des billes et clairs comme de l'eau, c’est que cette caractéristique sert à incarner le rêve à travers une représentation d'un ailleurs. Lorsque sont posées par le dessin les pistes de cet ailleurs, tous les scénarios sont alors possibles, sans pour autant mettre en danger la réalité. La démarche consiste à inclure un élément fantastique dans un univers parfaitement quotidien.

Le personnage de « Fio » dans « Porco Rosso » est celui qui permet au cochon de redevenir un homme sans que l'auteur se sente obligé de nous donner de grandes explications scientifico-magiques pour excuser l'audace du scénario.

Beaucoup de « Mangas » ne s'embarrassent pas de soucis de réalisme ou de cohérence. Ils nous racontent une histoire, comme celles que l'on invente parfois pour ses enfants, où l’intrigue se plie à l'imaginaire. C'est cette liberté qui permet en partie au spectateur, même le plus jeune, d'avoir une distance avec le récit qu'on lui décrit. On lui montre clairement que c'est « pour de faux », que c'est « pour rire ».

Définir l'imaginaire comme un élément du réel, voilà le constat de la réussite des « Mangas » et par ricochet celle des jeux vidéos Japonais.

 

Suite ...

 

[Jean-Yves Kerbrat] - Cette rubrique hebdomadaire est extraite du manuscrit écrit par Jean-Yves Kerbrat : "L'Empire du Pixel Levant" - Les éditeurs potentiellement intéressés par la publication de cet ouvrage peuvent contacter Jean-Yves Kerbrat directement par email