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Entretien avec Jean-David Chamboredon, Président du fonds des entrepreneurs internet ISAI et porte-parole des Pigeons

" Les députés ne se rendent pas compte qu'ils vont tuer des pans entiers de l'économie française " - Source La Revue Parlementaire


Comment expliquez-vous le succès du mouvement des Pigeons ?

Jean-David Chamboredon, Président du fonds des entrepreneurs internet ISAI et porte-parole des PigeonsLe mouvement des Pigeons n'a pas été pensé ni organisé en amont, il était au contraire complètement spontané. Suite à l'annonce du projet de loi sur les plus-values de cession, j'ai publié une tribune qui a été très relayée sur Twitter. Un petit groupe d'entrepreneurs du web qui connaissent bien les réseaux sociaux a fait naitre et grandir le mouvement jusqu'à atteindre les 70 000 " pigeons " sur Facebook. Le coeur de la communauté est constitué de starupers du web, confronté à une problématique particulière sur le financement de leur entreprise et qui ont compris que le projet était mortel pour l'écosystème. Très vite des auto-entrepreneurs, des travailleurs indépendants et des patrons de PME se sont sentis solidaires de ce mouvement, bien que leurs préoccupations soient parfois différentes. Les auto-entrepreneurs ne revendent pas leur entreprise et ne font donc pas de plus-value de cessions. Mais un auto-entrepreneur dont l 'entreprise grossit peut avoir besoin d'investisseurs et l'article 6 du PLF aura un effet dissuasif s'il est maintenu. Il y a eu des réactions du fait d'autres mesures anti-entrepreneurs, comme l'augmentation des cotisations des indépendants.

Peut-on parler d'une exaspération des entrepreneurs ?

Les patrons de petites entreprises ont en commun de ne pas beaucoup compter sur l'aide de l'Etat, de se débrouiller seuls et en même temps de devoir toujours payer. Ce projet sur les plus-values de cessions a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. On se souvient que déjà pendant la campagne il y a eu des débats sur le revenu des riches. On oublie toujours de dire que l'entrepreneur prend des risques, crée des emplois, paye beaucoup de charges et que l'éventuelle plus-value de cession à la fin est le fruit d'un travail acharné. Les entrepreneurs souffrent de cette méconnaissance de ce qu'ils font et de cette défiance à leur encontre.

Rejetez-vous d'emblée le principe d'alignement de l'imposition des revenus du travail et du capital ?

J'ai essayé d'être le porte-parole de toute la communauté et je n'ai vu personne rentrer dans un débat idéologique sur le caractère justifié ou non de ce principe. De même la question de la progressivité des taux d'impôt était absente des débats. C'est le caractère confiscatoire pour l'entrepreneur ou dissuasif pour l'investisseur dont il s'agit, ainsi que la confusion complète entre capital productif et capital spéculatif. Cette absence de distinction montre une totale incompréhension du sujet. Je n'ai personnellement aucune objection à la progressivité des taux d'imposition, c'est-à dire à ce qu'une plus grosse transaction soit plus imposée en pourcentage qu'une petite. Mais il faut que le taux marginal d'imposition français soit compétitif par rapport à celui des autres pays. Il doit permettre à l'entrepreneur de réaliser une opération patrimoniale qui ne soit pas frustrante et qui permette également à l'investisseur qui prend des risques d'obtenir un retour sur investissement positif.

Y a-t-il une dissension entre entrepreneurs et investisseurs ?

Vous remarquerez qu'en fait, les pigeons ont nommé un investisseur comme porte-parole et que le porte-parole de France Digitale (association réunissant des entrepreneurs et investisseurs du numérique) est également un investisseur. Un investisseur voit une centaine d'entreprises par an, il a été dans le conseil d'administration d'une dizaine d'entreprises, il a donc une vision " statistique " de la situation, alors que l'entrepreneur n'a pas vécu beaucoup d'histoires et ramène sa vision à son cas personnel. Mais dans les petites entreprises l'alignement entre entrepreneurs et investisseurs est total.

Quels sont les aboutissements possibles du débat ?

Je vois deux situations d'atterrissage pour éviter une détérioration de l'économie française. La première est le retrait pur et simple de la mesure, avec retour au barème tel qu'il existait auparavant pour tous les actionnaires. Malgré des annonces qui ont laissé croire le contraire, ce n'est pas l'option choisie par le gouvernement. La deuxième option serait de distinguer le capital productif (celui qui va dans les entreprises pour soutenir leur croissance) du capital spéculatif, en ayant une fiscalité allégée pour le capital productif. Malheureusement cette possibilité est approchée par le petit bout de la lorgnette par le gouvernement. Ils proposent des aménagements prenant en compte la qualité de créateur d'entreprise - un concept fiscal par ailleurs extrêmement difficile à définir - ce qui n'aborde qu'une petite partie du problème. Un entrepreneur a besoin d'investisseurs pour développer son business. Aucune des organisations professionnelles qui se sont penchées sur le sujet n'est satisfaite.

Qu'est-il ressorti de votre discussion avec le rapporteur du budget ?

J'ai découvert que Christian Eckert avait une vision très historique et traditionnelle de l'entreprise, avec un patron qui possède 80% du capital et vend tout au bout de 20 ans lorsqu'il part à la retraite. Notre conversation lui a fait comprendre que le monde des startup, des entreprises innovantes et en croissance est très différent. Mais pour autant, cela n'a pas fait évoluer sa position.

Redoutez-vous une surenchère de la majorité socialiste au Parlement ?

Beaucoup de députés socialistes se placent sur un registre politique et idéologique. Ils n'ont aucune compréhension microéconomique de la situation et ne se rendent pas compte qu'ils vont tuer des pans entiers de l'économie française. Si la loi est votée, cela entrainera des dizaines et des dizaines de dépôts de bilans dans les mois à venir. J'espère que le Sénat qui est en général plus sage saura jouer son rôle.

Que pensez-vous des niches fiscales en faveur de l'investissement dans les PME ?

Ces dispositifs ne sont pas une mauvaise chose mais les vrais investisseurs ne les utilisent pas, ou alors à la marge, étant donné leur faible plafond. D'une manière générale, mieux vaut un faible crédit d'impôt à l'entrée et une faible taxation à la sortie que le contraire, qui est économiquement moins vertueux.


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Publié le 18 octobre 2012 par Emmanuel Forsans

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