Nous l’appellerons le studio « Game of Tomorrow ». Ils sont trois ou quatre associés, encore jeunes, et font travailler une dizaine de salariés ou free lance pour les aider à réaliser le design de leur futur jeu. Bien sûr, ce futur jeu est basé sur un modèle totalement innovant – d’ailleurs il utilise un logiciel développé en interne – et devrait connaître un succès fulgurant.
Cela vous rappelle quelque chose ? Normal, ce schéma est très répandu dans l’industrie du jeu vidéo et est commun à de nombreux studios qui ont fait la réputation de la fameuse « French touch ».
Mais ce modèle souffre aujourd’hui d’un cruel manque de financement.
Jusqu’à récemment, les studios négociaient des avances sur recettes censées leur permettre de finaliser le développement de jeux en cours. Mais ce modèle est désormais sérieusement remis en cause. D’abord par les éditeurs, de plus en plus réticents à investir dans des jeux dont le succès n’est jamais garanti. Ensuite par les studios, qui tentent de s’affranchir de la tutelle des éditeurs en privilégiant une distribution exclusivement dématérialisée.
Le moment est donc venu de se tourner vers d’autres modes de financement, susceptibles d’assurer la pérennité de la chaîne de production des jeux vidéo.
On connaît bien sûr le recours aux différentes subventions disponibles en France et en Europe ainsi qu’au crédit d’impôt. Mais si ces subventions sont nombreuses, les différents organismes doivent faire face à de plus en plus de demandes sans pour autant disposer d’un budget extensible. En outre leur attribution paraît parfois être faite de manière quelque peu aléatoire, empêchant ainsi toute prévisibilité pour les studios qui souhaitent en bénéficier.
A l’heure d’une possible sortie de la crise qui sévit depuis bientôt deux ans, c’est donc vers un autre mode de financement que commencent à se tourner studios et éditeurs : le capital risque.
Capital risque, mode d’emploi
Une opération de capital risque consiste à faire entrer dans le capital de la société des investisseurs, qui espèrent pouvoir revendre à moyen terme (huit ans en moyenne) leur participation dans la société, en faisant une plus value.
En pratique, il est souvent plus intéressant de faire appel à un prêt bancaire (qui n’implique aucune cession de parts) qu’à un fonds de capital risque. Le recours au capital risque s’explique en général par l’impossibilité de la société d’obtenir des financements auprès des organismes financiers.
Le fonds de capital risque n’a pas vocation à détenir une part majoritaire dans la société ou à participer à sa gestion, tout au moins, à sa gestion quotidienne.
La plupart du temps, les discussions entre le studio et le « fondeur » porteront sur le prix de cession des parts achetées par le fonds. Le studio souhaitera bien évidemment que ce prix soit élevé, de manière à pouvoir bénéficier d’un apport en capital conséquent.
Pour pouvoir fixer un prix élevé, le studio doit prouver que la valeur réelle de sa société est élevée…ce qui est très aléatoire lorsque le studio ou l’éditeur n’a encore produit aucun jeu.
Les habits neufs de l’empereur
Tout le monde se souvient de ce conte d’Andersen où un roi achète à prix d’or un habit qui n’existe pas. Les discussions qui précèdent l’entrée au capital d’un investisseur ne sont pas parfois sans évoquer cette histoire. Le studio n’a encore développé aucun jeu. Chaque associé fondateur a mis 10.000 € dans le capital qui la plupart du temps ne dépasse pas 50.000 €... mais les associes tentent de valoriser la cession de 15% de leur capital pour un prix qui varie en moyenne de 500.000 à 2 millions d’euros.
Lorsque la société dispose déjà d’un chiffre d’affaires, il est possible de justifier cette évaluation en faisant des projections plus ou moins objectives sur la base des résultats réalisés et de l’évolution attendue du marché.
Mais lorsque le studio est encore en phase de « cash burning » sans générer aucun chiffre d’affaires, la valorisation de la société dépendra avant tout de la capacité des fondateurs à vendre leur projet. Dans un tel cas de figure, les investisseurs regarderont le savoir-faire des fondateurs et leur réputation. Le caractère innovant du projet, le montant des investissements nécessaires et, bien évidemment, le sérieux du business plan. C’est sur la base de ces éléments que les parties tenteront de se mettre d’accord sur la valorisation de la société. Comme dans le conte d’Andersen, les fondateurs essayeront de montrer qu’ils sont capables de fabriquer le « plus bel habit ». Aux investisseurs de ne pas oublier que pour l’instant l’habit n’existe pas…
Une fois la problématique de la valorisation de la société résolue, les parties devront se mettre d’accord sur les conditions de sortie de l’investisseur. Comme indiqué, le fonds n’a en effet pas vocation à rester indéfiniment dans le capital de la société. Il recherche avant tout à maximiser son investissement en espérant que son apport en capital aura permis d’augmenter la valeur de la société.
Le montant apporté en capital par l’investisseur doit donc être également fixé à un niveau susceptible de permettre la finalisation et la commercialisation des jeux vidéo décrits dans le business plan.
Il est évident que le montant investi doit être en affinité avec le marché des jeux vidéo et tenir compte des recettes moyennes réalisées en fonction du type de jeu et du support utilisé (console, PC, etc.).
A noter enfin que les discussions qui précèdent la signature du contrat entre le capital risqueur et la société sont souvent très complexes. En particulier, chaque opération inclut un certain nombre de clauses destinées à limiter les pertes de l’investisseur dans le cas où la société procéderait à plusieurs tours de table successifs.
En toute hypothèse, le capital risque est un formidable moyen de levier pour l’industrie et une solution pour bénéficier d’un apport en fonds important. Mais c’est une solution parfois complexe à mettre en œuvre et qui nécessite souvent de longues négociations.
Henri Leben
Avocat à la Cour
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