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Startups du hardware en France : pourquoi ça coince ?


Stanislas ChesnaisPar Stanislas Chesnais, fondateur et CEO de 3dRudder

La fin de l'aventure Giroptic, superbe projet français dans le domaine des caméras 360°, sonne-t-elle la fin des startups hardware en France ? Je ne le pense pas si le gouvernement et les leaders de l'économie mettent en place deux idées simples que j'explique dans cet article.

En préambule, pour clarifier le sujet il convient de rappeler qu'une startup du hardware est une entreprise qui a pour vocation de créer, produire (/faire produire) et commercialiser un produit physique, accompagné par un logiciel installé sur un PC ou un smartphone. Les startups du software ne produisent quant à elles que de l'immatériel.

Pourquoi est-il critique de financer les startups du hardware françaises ?

1. Il n'y a pas de grande puissance économique qui ne soit une grande puissance industrielle

Notre déclin au classement des grandes puissances économiques est concomitant de la perte de plus d'un million d'emplois industriels en 10 ans, et de plusieurs millions en 30 ans, alors même que notre population active augmente. Une timide reprise de l'emploi industriel fait régulièrement croire que les choses vont s'inverser, mais la tendance de fonds est là.

2. Les startups du hardware sont créatrices à terme d'emplois "moins qualifiés" dont la France a aussi besoin, et là où elle en a besoin

Là où les startups du software n'emploieront pratiquement que des Bac+4/5 ou plus, les startups du hardware vont, une fois établi un rythme commercial, mettre en place une production dans une ville de la France dite périphérique, une de celles où les emplois industriels ont été perdus, et ainsi recréer de l'emploi de qualité pour des populations moins qualifiées. Elles créeront même plus d'emplois que leurs homologues du software.

3. Nous sommes à la traine dans le domaine du software alors que le hardware est un terrain de jeu idéal pour le génie créatif français

Là où nous sommes à la traîne dans le software archi-dominé par les entreprises nord-américaines, nous sommes leader sur la création de produits très originaux. C'est une chance qu'il faut saisir et qui devrait servir de base au développement économique et à la ré-industrialisation de notre pays.

La France a probablement les startups du hardware les plus créatives du monde, mais les moins financées

La présence française massive au CES témoigne de la créativité des entrepreneurs français du hardware. Les français aiment inventer de nouveaux appareils. ils le font très bien et plutôt mieux que le reste du monde. C'est une chance historique qui se heurte à un vrai problème de financement.

En avril 2014, Valerio Bonora et moi-même, nous sommes lancés dans un projet innovant : concevoir un contrôleur de mouvement pour la réalité virtuelle, les jeux video et la CAO. Ce contrôleur dont l'originalité est d'utiliser les pieds s'appelle le 3dRudder. Ni lui ni moi n'étions des entrepreneurs novices. Entre autres startups, j'avais créé et développé avec succès Netsize, un opérateur de SMS et de paiement sur mobile, devenu leader mondial. Pourtant rien ne nous avait préparé aux difficultés que nous allions rencontrer sur 3dRudder.

Vous pensez certainement immédiatement à des difficultés techniques, de fabrication, de recrutement,... Bien sûr que nous les avons rencontrées (il y a le mot hard dans hardware), mais quand vous avez créé avec succès plusieurs startups, vous avez développé une certaine résilience.

Non, notre seule véritable difficulté est exclusivement celle de financer notre développement. Ayant écrit un petit livre sur la levée de fonds, je pensais être préparé à la levée pour le hardware, mais il n'en était rien...

La France sait amorcer ses startups du hardware...

Nous avons auto-financé notre projet pendant 2 ans jusqu'à disposer d'un prototype pré-industriel, avant de réaliser une première levée d'amorçage auprès de plusieurs investisseurs locaux de notre région PACA. J'admets qu'il est relativement facile à une startup du hardware de lever en amorçage car elle remplit généralement un critère obligatoire pour les fonds bénéficiant du Fond National d'Amorçage : ne réaliser aucun chiffre d'affaires. Ce système nous met pour l'amorçage à égalité avec les startups de la baie de San Francisco. Les français peuvent s'en féliciter.

Il est complété par un remarquable dispositif porté par BPI avec divers outils d'aide à l'innovation, et par Business France et les agences locales de développement économique, permettant aux startups du hardware d'aller se frotter au monde au CES de Las vegas et autres shows spécialisés. Qu'importe que certain juge qu'il y avait trop de start-ups française au CES cette année. C'est l'expression même du génie inventif français.

... mais la France n'a rien mis en place pour faciliter leur développement

Il faut comprendre et accepter que le développement d'une startup du hardware est sans rapport avec celle d'une startup du software/cloud.

Il y a d'abord une différence dans les montants nécessaires : LeapMotion, une startup américaine travaillant sur la reconnaissance des mains en réalité virtuelle (domaine connexe à celui de 3dRudder) a d'abord levé 1,3m$ en amorçage, puis 12,8m$ en Series A, puis 30m$ en Series B et enfin 50m$ en Serices C, soit au total 94,1m$ ! Avec cette somme là, ils ont les moyens de devenir les leaders mondiaux d'une industrie naissante.

Il y a également un décalage d'un tour de financement entre ces deux types de startups : les startups du hardware ont une étape de retard. En effet, en amorçage, elles vont finaliser un produit, le produire et démarrer sa commercialisation pour obtenir un premier feedback utilisateur, et éventuellement générer l'intérêt de partenaires industriels. Cette levée d'amorçage peut d'ailleurs venir compléter une campagne de crowdfunding de type Kickstarter.

Si pour les startups du software le tour d'amorçage est déjà un premier tour pour le financement commercial et marketing, c'est en Series A (le tour qui suit l'amorçage) que les startups du hardware vont déployer et tester différentes options marketing et éventuellement lancer une version améliorée de leur produit. A partir de la Series B et suivante, les différences s'estompent.

Certes, comme le dit Mounir Mahjoubi dans un entretien récent paru dans Les Echos, il faut développer les financements supérieurs à 20 ou 30 millions d'euros, mais mon expérience avec Netsize m'a montré que cet argent se trouve si on de la traction. Le seul sujet est que les fonds français entrés en Seed, Series A et Series B, ne s'opposent pas à l'entrée de fonds internationaux en Series C, ce que j'ai vécu sur Netsize. La provenance géographique de l'argent dans les Series C n'est pas essentielle. En revanche, faire que les startups du hardware trouvent à se financer en Series A me semble beaucoup plus prioritaire. Je connais beaucoup de projets qui n'y parviennent pas, avec des technologies ou produits très prometteurs qui disparaissent et sont récupérées à bon compte par des industriels étrangers.

Ainsi, le projet 3dRudder a été validé par la signature de contrats de licensing avec deux grands fabricants de consoles qui créent une nouvelle catégorie de périphériques pour nous société extérieure (et française) : du jamais vu dans l'histoire des consoles. Cette validation complète nos premières ventes, modestes en l'absence de budget marketing, qui nous ont permis de peaufiner notre produit, une stratégie marketing, et de constater que ceux qui le testaient l'achetaient.

Fort de ces preuves marchés, nous nous sommes mis en recherche de fonds depuis plusieurs mois. Pourtant cette recherche est restée jusqu'à présent infructueuse. On nous répond par exemple :

  • "Votre projet est trop risqué par rapport à un projet software/cloud"
  • "Nous avons déjà pris un bouillon dans le hardware, nous ne recommencerons pas de si tôt"

Si la France nous a soutenu en amorçage et en accompagnement, nous avons été contraints de commencer à étendre notre recherche de fonds aux Etats-Unis où nos interlocuteurs nous demandent naturellement de transférer notre société. Pourquoi nous tournons-nous vers les Etats-Unis ? le graphe ci-dessous parle de lui-même : en bleu la région de la baie de San Francisco, en orange et uniquement certaines années, la France/Paris. L'argent dans le hardware est là-bas.

Hardware Startup Investment by Region

Comment développer le financement en Series A des startups du hardware ?

Première proposition : Je propose un principe d'enveloppe réservée dans les volumes d'investissement des fonds qui bénéficient d'argent public (apporté par la BPI, la CDC et BEI). Cet argent est celui des contribuables. Il a donc une valeur politique forte et devrait servir l'enjeu de la nécessaire ré-industrialisation de notre pays. Réserver par exemple 15 à 20% des volumes d'investissements au hardware permettrait d'isoler son risque spécifique : les startups du hardware se faisant concurrence entre elles auprès des investisseurs, mais ne souffrant pas de celle des startups du software. De plus, un fonds ne s'arrêterait alors plus sur un échec. Le flux d'investissement dans le hardware serait continu.

Deuxième proposition : Faire émerger en France quelques fonds dédiés au Series A et B et ciblant spécifiquement les startups du hardware. Même s'il n'est pas nécessaire de disposer des moyens de la Silicon Valley, il faudrait que le volume d'investissement de Paris/France soit au moins à 15/20% de celle de la baie de San Francisco.
L'existence de tels fonds accélèrerait la vitesse de levée et donc la capacité des startups du hardware française à prendre des positions fortes avant que d'être rattrapées par la concurrence mondiale, comme Giroptic vient d'en faire les frais.
Ré-industrialiser la France est une priorité. Les startups du hardware sont un moyen. Il faut aller jusqu'au bout dans la mise en place des éléments nécessaires à leur financement.

Par Stanislas Chesnais, fondateur et CEO de 3dRudder

Publié le 9 mars 2018 par Emmanuel Forsans

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