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Lettre ouverte : le futur des écoles de jeux vidéo

Par Manuel Ruiz Dupont


On a eu raison de faire comme on a fait… mais on aurait tort de continuer…

Aujourd'hui la formation française aux jeux vidéo se porte bien. Elle s'exporte, même, mais on commence à sentir le doute s'installer en nous. Devons-nous nous remettre en question ou bien regarder nos jeunes partir à l'étranger non seulement pour travailler, mais également pour se former?

Nous devons répondre à deux questions. La première, celle que se posent déjà pas mal de futurs étudiants du jeu vidéo, est la suivante : pourquoi faire une école de jeu vidéo en France et pas à l'étranger et, plus précisément, dans un pays anglosaxon ? La seconde question est de savoir en quoi la formation d'une école ou d'une autre influe sur le futur emploi de l'étudiant.

Pourquoi ces deux questions? Pour la simple raison que les formations au jeu vidéo proposées dans le monde se sont standardisées au fil des ans. Pour remédier à ce problème d'uniformité, je pense que chaque école devrait créer une ligne directrice forte qui ne soit pas motivée par une vision conceptuelle universitaire, ou des connaissances transversales, ou encore par des expérimentations de divers types de développement d'un jeu vidéo.

Mais comment y parvenir ?

En expliquant aux futurs étudiants que les métiers du jeu vidéo ont deux contraintes fortes : celle des métiers technologiques, dans la mesure où il ne faut pas avoir peur de suivre l'évolution technologique, et celle des métiers artistiques, à savoir qu'il y a peu d'élus. Il convient également de leur expliquer qu'il y a un monde entre ce qu'ils imaginent et la réalité, et que s'ils ne sont pas prêts à affronter cette réalité, il est inutile de suivre ce type de formation.

Puis les écoles doivent enfin assumer que ce media n'est pas uniquement lié à une industrie de divertissement mais qu'il représente également un vecteur culturel. Elles doivent apprendre aux élèves ce qui existe, et qui fonctionne, mais aussi se concentrer sur ce qui n'est pas déjà standardisé. La sélection des futurs élèves doit autant se baser sur leur book que sur une formation initiale spécifique réussie. Chaque école doit prendre le temps de se définir fortement par rapport aux autres tant au niveau national qu'international, pour que les entreprises viennent chercher nos élèves pour cette plus-value, cette différence. Nos écoles doivent suivre l'évolution technologique afin de l'implémenter dans leur pédagogie. Autrement dit, il est restrictif de créer des séparations fortes au sein de l'apprentissage dédié aux divers corps de métier alors que les outils de développement convergent vers tous les métiers. Chaque école doit également permettre aux professeurs de développer leur pédagogie dans la durée.

Enfin, les professeurs ne doivent pas être dans une relation de peur ou de séduction avec les très bons élèves. Ils doivent avoir assez d'expérience et de recul par rapport à eux-mêmes et à l'industrie, afin de ne pas se laisser facilement influencer par des modes et de permettre aux élèves d'acquérir une certaine volonté d'entreprendre. Ainsi, la maîtrise technologique et conceptuelle des élèves ne sera qu'une conséquence de leur propre volonté, ce qui leur permettra d'apprendre et d'évoluer tout au long de leur vie professionnelle.

Je suis conscient que les étudiants sortant d'une école de jeux vidéo sont dans un premier temps techniciens (j'y suis même très favorable), mais nous devons leur donner la possibilité de devenir des leads rapidement et, au bout de quelques années, de créer leurs entreprises. Or, cela ne peut passer que par une formation ayant du sens et offrant un véritable accompagnement de la personnalité des élèves, afin de développer leur adaptabilité, un sens critique, un esprit de synthèse, du pragmatisme et une certaine confiance en soi (qualités présentes chez les créateurs de jeu vidéo français des années 80 et 90 et que l'on perçoit encore beaucoup, aujourd'hui, chez les dirigeants d'entreprises françaises du jeu vidéo d'envergure internationale).

Bien entendu, la formation à la création de jeux vidéo est très demandée et rapidement rentable. Toutefois, les problématiques économiques des écoles ne sont pas simples. L'enjeu, actuellement, c'est de proposer ce type de formation en prenant le temps de se remettre en question afin que, chaque année, de jeunes professionnels adaptés à ce secteur en perpétuelle évolution sortent de nos écoles.

Nous devons faire cet effort et, si l'on y parvient, le jeu vidéo français pourra lui aussi enfin se développer normalement, sans s'abriter derrière l'excuse habituelle du coût du travail.

Manuel Ruiz Dupont

Notes et références

A propos de Manuel Ruiz Dupont

  • Enseignant consultant dans des écoles de jeu vidéo depuis 2000 (Gobelins, écoles des Beaux-Arts, Supinfogame)
  • Exerce dans l'industrie du jeu vidéo depuis 1995 et a développé plus de 30 titres (Ubisoft, EA, Atari)
  • Actionnaire de plusieurs entreprises des secteurs du jeu vidéo et de la formation.
  • Actuellement, travaille sur divers projets, notamment un outil d'apprentissage selon le profilage des apprenants, en collaboration avec l'université de Cambridge et un studio de développement de Singapour.
  • Prix création interactive SACD 2007
Publié le 18 décembre 2015 par Emmanuel Forsans

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