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Comment certains sites de téléchargement de jeux vidéo arrivent -ils à proposer des remises supérieures à 40% en précommandes ?

Petit manuel des arnaqueurs et des arnaqués


Si vous êtes joueurs, vous avez surement été confrontés à des offres alléchantes sur internet vous proposant de télécharger un jeu vidéo à moins 40% alors que ce dernier est affiché au prix de lancement de 59€ sur Steam ou sur le site officiel de son éditeur. Certains sites se sont fait une spécialité de ce genre d'offres coup de poing depuis des années, de sorte qu'aujourd'hui, le grand public est désormais persuadé que cela est le résultat d'un positionnement marketing pertinent, répondant aux règles de la libre concurrence.
Or il n'en est rien, c'est pourquoi il nous est apparu intéressant de soulever le tapis et de voir le dessous des cartes.

Tout d'abord intéressons-nous à l'économie de base de la distribution de jeux vidéo sur Internet. A combien peut prétendre un distributeur de jeux vidéo sur Internet aujourd'hui ?

Steam a fortement contribué à généraliser la distribution en ligne, en offrant toutes une série de services gratuits aux éditeurs (suite dite "Steamworks" comprenant notamment une standardisation de l'hébergement, du système d'activation -DRM-, de la mise à jour de patches, des fonctionnalités multi-joueurs, de challenges "in games" (les succès Steam, des fonctionnalités "early access", etc.). La contrepartie de tous ces services se retrouvant dans un partage de revenus devenu un classique de la distribution digitale : 70% du prix payé par le consommateur vont à l'éditeur ou au studio, 30% à Steam.

Aujourd'hui Steam est une véritable plateforme de distribution, entraînant dans son sillage des alternatives plus ou moins développées comme Origin d'Electronic Arts, Uplay d'Ubisoft, Battlenet d'Activision-Blizzard, GoG de CD Project ou encore Rockstar Social Club de Take2-Rockstar.

Si un distributeur aussi imposant que Steam ne collecte que 30% des revenus de la vente, comment un site alternatif, sans relation directe avec les éditeurs ou les studios, peut-il proposer non seulement d'offrir toute sa marge au consommateur, mais encore, prétendre être profitable avec 40% voire 50% de réduction comme on le voit parfois ?

D'autant que les jeux les plus porteurs se distribuent désormais souvent à 20% de marge guère plus.
Autrement dit si un site vous propose des remises trop importantes en day one, il y a anguille sous roche.
100-70 n'ayant jamais fait 50, voyons comment s'effectue le tour de passe-passe.

Voici donc les 3 commandements du distributeur arnaqueur :

1. L'Administration fiscale tu arnaqueras en beauté (et t'inquiètes, l'administration dors profondément via un bousin appelé MOSS[1])

Pour obtenir une remise moyenne de 20 à 21% (taux moyen de TVA en Europe), il suffira au site arnaqueur de prétendre ne pas devoir payer de taxe sur la valeur ajoutée pour ses ventes en Europe. Comment est-il possible de ne pas payer de taxe si on vend en Europe ? C'est relativement simple : j'ai une idée de business sympa, j'ai beau être de nationalité polonaise, allemande ou française, j'immatricule ma boite à Hong-Kong, ce qui me permet de me prétendre étranger à l'Union Européenne.

Ensuite, qu'importe que la règle soit de payer la TVA en fonction de la localisation de mes acheteurs. Alors que mon marché de prédilection se concentre sur les pays dans lesquels les jeux sont les plus chers (Allemagne ou France par exemple), je prétends sans rire que la complexité des ventes sur internet et la multiplicité des transactions en ligne sont telles que la meilleure façon de déterminer la taxe applicable est de laisser le choix au consommateur au moyen d'un discret menu déroulant logé dans le panier de l'acheteur. Par défaut, je fais en sorte que mon consommateur déclare dans son panier habiter hors de l'union européenne et ne pas avoir de taxe à payer. Si vraiment ce dernier est patriote, il peut choisir de déclarer son pays de résidence, par exemple la France, et payer 20% de taxe en sus.

Interface d'achat
Le client choisit son taux de TVA

Ou alors, mieux, je n'affiche même pas de choix, c'est TVA gratuite pour tout le monde, je suis Hongkongais ! [2]

Bien sûr, pour que ça marche, il va me falloir des partenaires financiers que cela ne dérange pas de promouvoir un site en délicatesse avec le fisc. Hé bien aussi surprenant que cela puisse paraître, c'est facile à trouver : Hipay ou Paypal sont des moyens de paiement ravis de s'associer à des sites qui ne perçoivent pas de TVA (ils ne peuvent pas tout contrôler), les sites de comparaison de prix par exemple.

Offre Paypal sur le portail G2A

On croit rêver mais ça marche comme ça tous les jours, au mépris des règles fiscales les plus élémentaires.

Cet état de fait n'est pas seulement caractéristique du pillage fiscal que peuvent réaliser des sociétés parasites sans valeur ajoutée dans le marché du jeu vidéo et donc d'un manque à gagner significatif pour les finances publiques européennes , elle traduit aussi l'impuissance totale des pouvoirs publics européens à organiser une concurrence juste entre les sociétés immatriculées en France, soumises à un respect strict des règles fiscales et les petits malins qui, s'immatriculant à Hong-Kong, échappent aux mêmes règles avec une facilité déconcertante et l'appui de sociétés ayant pignon sur rue, ravies de croquer une part du business.

2. Les éditeurs tu abuseras (tu comprends, le business c'est tellement compliqué)

Pour obtenir les meilleurs prix auprès d'un fournisseur, la logique voudrait que le distributeur puisse arguer de la qualité de ses mises en avant et des volumes qui en découlent pour l'ayant-droit. Mais pour les sites arnaqueurs, la solution passe plutôt par éviter l'éditeur et par passer par ses grossistes.

Là encore la solution est simple : puisque les éditeurs proposent des jeux à des prix plus bas qu'en France ou en Allemagne, non seulement à l'étranger (au Brésil ou en Russie) mais également au sein de l'union européenne (en Pologne par exemple), achetons auprès des grossistes dans ces pays et revendons dans les pays plus chers à prix cassés.

Il est assez surprenant de voir certains grossistes "décellophaner" leurs propres stocks de boites pour pouvoir livrer les scans de clefs aux sites de Hong-Kong. Un jugement du tribunal de Berlin a pourtant bien établi qu'ouvrir une boite pour en extraire la clef et la revendre sur internet nécessitait le consentement de l'éditeur[4], la pratique reste courante.

Pourquoi si peu de réaction des éditeurs ? Tout d'abord parce que les quantités vendues ont été très bien accueillies par les filiales locales qui défendaient la bonne santé des ventes sur leurs territoires, mais aussi parce que les grossistes en question disposent toujours d'un vrai poids économique. Qu'importe que les ventes réalisées par leurs intermédiaires soient nettement moins profitables, qu'elles se fassent sans payer de taxes ou qu'elles marginalisent les distributeurs qui respectent les règles et qu'elles désorganisent totalement le marché en faisant croire aux consommateurs qu'il est possible d'acheter ses jeux avec 40% de remise, en dehors des périodes de soldes.

3. Derrière des écrans de fumée, tu te cacheras

Comme s'afficher ouvertement comme un site arnaqueur n'est pas la voie la plus porteuse pour séduire le consommateur, tu essaieras de te rendre sympathique. C'est qui l'ami du e-sport sponsorisé avec les taxes non payées et les marges prises sur l'éditeur, c'est moi ! Qui n'est responsable de rien car il ne gère qu'une simple place de marché mais rend possible la revente organisées de clefs fraudées, c'est moi ! Qui te propose une assurance garantie clef qui ne marche pas (car ça arrive souvent sur les sites arnaqueurs) c'est moi ! Qui prétend reverser à une fondation caritative un pourcentage de ses profits histoire d'attendrir le gamer naif, c'est moi ! Et encore, qui, en cheville avec les sites de recommandations d'utilisateurs, filtrent les avis consommateurs pour faire apparaître une vision idyllique de leur service client ? C'est toujours et encore moi !

Comment y voir plus clair ?

Comme en matière de téléchargement de torrents, beaucoup de joueurs estiment que ce qui n'est pas expressément exclu du web n'est pas fondamentalement interdit. Ils disent ne pas y voir clair parmi la jungle des offres et ne pas pouvoir faire la différence entre des sites officiels et des arnaqueurs.

Il existe pourtant des manières assez simples de se faire une idée :

  • On vous propose expressément de ne pas payer de TVA alors que vous êtes européen. Ben non désolé, les taxes ne s'appliquent pas à la tête du client, que vous achetiez en France sur un site à Hong-Kong ne fait pas disparaitre la TVA comme par magie. C'est ballot mais c'est comme ça. Après vous pouvez ne rien n'en avoir à cirer, mais vous êtes informé.
  • Le site est à Hong-Kong, le paradis de la distribution digitale de jeux vidéo ? Pourquoi Hong-Kong franchement ? Aucun doute, c'est votre marché local qu'il vise avec ses moins 40% magiques ? Ben maintenant, vous savez ! Un peu de patriotisme économique ne nuit pas comme dirait l'autre.
  • Votre clef ne marche pas mais shuuuut, on vous la remplace sans sourciller en catimini. Ca peut arriver, les clefs d'activation répondent parfois à des règles complexes de géolocalisation qui perdent jusqu'à l'éditeur, mais les cas sont rares. Si le cas arrive souvent, gros point d'interrogation sur la source de ces clefs et vous êtes surement sur un site arnaqueur.
  • Le site propose le jeu sans parler des bonus ou des informations clefs de la précommande (pré-téléchargement, accès à la beta, DLC ou options supplémentaires.). Fuyez, pas d'info = sourcing vaseux et problème en vue.
  • Le site propose une sélection d'avis triés sur le volet mais aucune interaction avec la communauté dans un forum ou sur les fiches jeux ? Ben, c'est sûr ce n'est pas confortable de permettre à tout à chacun de publier un commentaire sur un site arnaqueur. C'est sûr, c'est sûr...
  • Le site propose les jeux Blizzard à prix cassé ? Impossible, Blizzard n'a aucun distributeur digital autre que son propre portail Battlenet, c'est donc forcément des boites ouvertes par un grossistes désireux d'écouler ses stocks plus facilement en ligne sans payer de TVA.
  • Key RadarVous avez toujours un doute ? Vous êtes meilleur pour préserver votre pouvoir d'achat que pour identifier un commerçant honnête, alors rendez-vous ici : Key Radar. Ce site vous renseigne sur le caractère officiel ou non des principaux sites de distribution de jeux dans le monde. Entrez l'adresse url du site avec son suffixe et Boom ! , vous savez !
  • Enfin sachez que les sites officiels sont souvent référencés par les éditeurs eux même, comme ici avec Ubisoft, ou encore pour Besthesda.

Voilà, vous êtes "aware". Un consommateur averti valant 300 Spartes, vous ne devriez plus vous retrouver en jupette et en spartiates face aux arnaqueurs hongkongais et vous devriez pouvoir désormais résister en connaissance de cause au côté obscur de la force.

Alex VR.

Notes et références

1. Le MOSS ou Mini One stop Shop est censé collecter la TVA pour le compte de tous les pays Européens en fonction des ventes locales réalisées par les sites internet ayant une activité sur le territoire de l'Union. T'as pas de n° MOSS et tu vends en Europe, t'es un arnaqueur ! Tu sous-estimes tes ventes dans l'union en n'en déclarant qu'une partie pour endormir le MOSS, t'es un arnaqueur ! Mais avant que le MOSS ne vienne te chercher à Hong-Kong ...

2. N° 322 de Canard PC daté du 18 juillet 2015, Ricardo, responsable marketing Instant gaming : "Des pays hors Union Européenne, notamment les Etats Unis, ont déclaré que l'Europe ne pouvait pas obliger des sociétés étrangères (à payer de TVA)", page 36.

3. Un rapport de la commission des finances du Sénat publié en septembre 2015 estime à plus de 14mds d'euros la perte de recettes fiscales en 2013 sur les activités d'e-commerce. Mais les réactions sont plutôt discrètes à ce stade ; il est plus facile d'augmenter les impôts des particuliers.

4. Affaire MMOGA contre Koch Media, source : https://global.handelsblatt.com/edition/495/ressort/companies-markets/article/gaming-the-video-game-business

Publié le 28 septembre 2016 par Emmanuel Forsans

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